Deuxième dose de fuel, et on s’attaque à du lourd. Si vous lisez ce blog, il y a de grandes chances pour que je vous aie déjà rebattu les oreilles à ce sujet, mais allez : ce ne sera jamais qu’une couche de plus, et l’occasion pour moi de pratiquer l’exercice – risqué – d’écrire sur une de mes plus grandes influences.

La première fois que j’ai lu Léa Silhol, j’avais dix-huit ou vingt ans, et j’étais en pleine dépression. C’était La Sève et le Givre, et les Contes de la Tisseuse, l’un après l’autre, ou peut-être bien les deux en même temps : à leur façon, ces deux livres m’ont servi de fanal dans la tempête, et ont sans doute participé à me sauver, malgré la formule un peu bateau (see what i did here). Je me souviens que j’ai pris mon courage à deux mains pour écrire à l’autrice une lettre si stupide et si infatuée d’ego qu’elle me fait encore rougir de honte rien que d’y repenser. Puis la dépression est passée, la tardive crise d’ado aussi (quoique) ; malgré tout, durant quinze ans voire un peu plus, j’ai continué de guetter chaque nouvelle production. Il y a comme ça des artistes dont l’univers vous capture et ne vous lâche plus.

Grande figure de la – trop méconnue – fantasy française, Léa Silhol s’est vu attribuer plusieurs surnoms tels que la Dame, ou encore la Tisseuse, rapport à sa (fâcheuse?) manie de lier et relier chacun de ses univers et de ses écrits dans une trame de plus en plus touffue ; j’y adjoindrais volontiers l’épithète d’alchimiste et de cracheuse de feu, mais on y reviendra.

L’univers de la Dame est une lecture exigeante. D’abord par son style, soutenu et riche en vocabulaire, volontiers acéré, mais toujours – et c’est fondamental – accordé au fond du récit : majestueux et ornementé, « shakespearien » dans La Sève et le Givre, embaumé de parfums dans Sacra, visuel à l’extrême et jouant avec brio des anglicismes dans le plus récent Romaji Horizon : fluctuant, adaptable et adapté, mais jamais artificiel, puisque au service de.

Par son érudition ensuite : ce n’est pas pour rien qu’on a qualifié son œuvre de hard fantasy : les références pointues à la mythologie sont nombreuses, et il faudrait d’ailleurs dire aux mythologies, car dans la Trame tout se noue et tout est lié – depuis les fées celtes jusqu’aux kamis japonais, en passant par des figures telles que les Parques, voire Lucifer lui-même. Mais cette érudition s’étend à tout ce que l’artiste décide de traiter, qu’il s’agisse de culture nippone ou de l’univers très particulier des collectionneurs, du jargon nerd ou de clins d’oeil aux grands auteurs du 19e siècle. On y croit, on le vit. Erudition, enfin, ésotérique, et là encore rien n’est laissé au hasard : mentions de la Kabbale, références aux Arcanes et à la gestuelle des nombres (cinq, sept, neuf, et ce trois qui n’en finit pas de tendre vers le quatre), d’alchimie tout particulièrement peut-être – nous y voilà donc – tant les allusions au Magnum Opus sont omniprésentes (entre autres à travers les couleurs, noir-blanc-rouge, et vert et or, d’une certaine façon, également).

Last but not least, exigeante à travers les thèmes traités. D’une certaine façon, chaque livre de Silhol raconte la même histoire. L’histoire de la quête à la rencontre de l’Autre, du lien qui se noue, de l’amour et de la chute (nombreux sont les personnages qui passent par une « mort », réelle ou symbolique, pour que le lien se tende, s’incarne pour de bon) en prélude à une métamorphose, une alternative « meilleure » ; de destin, et de rébellion contre ce même destin. De miroirs et de Foi. Du nécessaire jusqu’au-bout-de-soi. Les récits de la Dame sont des contes de feu et de métal, des « blessures à chérir ». Ils ne laissent pas indemnes, et ils savent très bien ce qu’ils font.

En chasseur de symboles, je ne peux pas m’empêcher de chercher les indices. De voir un parallèle entre le bois noyé qu’Hatsuyuki doit aller chercher en plongeant dans Hanami Sonata, et des ascenseurs du Grid que Saeru prend en chute libre dans Romaji Horizon (et le vertige, toujours). De suivre du doigt les lignes sur les porcelaines cassées de Gold. D’espérer une résolution, pour ces âmes qui, d’incarnation en incarnation, butent sur l’impossibilité de rejoindre leur reflet. M’est avis que les correspondances de cet ordre sont nombreuses, puisque rien n’est laissé au hasard. Alors, après tout, peut-être que la Trame n’est pas une Trame, mais plutôt un tamis : et que, de récit en récit, de strate en strate, d’épreuve en épreuve, la Dame les passe au crible pour les affiner encore et encore, ces personnages et ces récits – si absolus et si humains – pour obtenir d’eux une version toujours plus élevée jusqu’à l’accomplissement – ce qui n’arrivera probablement jamais, puisque c’est la route qu’il faut chérir, toujours, et non l’objectif, pas vrai ?

Et pour un nouveau venu dans la Trame, alors, quelle porte d’entrée choisir ? Personnellement, je conseillerais le volume un de Sacra, parce que tout y est : les univers emblématiques, les couleurs et les parfums, et un bel équilibre de style, à mon sens. Les Contes de la Tisseuse, pour qui veut goûter sans forcément sauter à pieds joints dans le pivot de Sacra (et pour un aperçu de cet amour de la cohérence). La Sève et le Givre comme seuil (ah ah) de l’univers de Vertigen, bien que ce ne soit pas mon préféré, plaira aux amoureux des fées « à l’ancienne ». 340 mps pour la soif. Fo/véa pour les weirdos et les chasseurs de trésors. Et le dernier-né en date, Romaji Horizon, qui donne un vrai coup de fouet à l’ensemble de la production (c’est peut-être moi, mais j’ai l’impression que l’autrice s’est vraiment éclatée sur celui-là).

Pour acheter, c’est par ici :

https://www.bod.fr/librairie/catalogsearch/result/?q=l%C3%A9a+silhol

https://www.amazon.fr/s/ref=nb_sb_noss_2?__mk_fr_FR=%C3%85M%C3%85%C5%BD%C3%95%C3%91&url=search-alias%3Daps&field-keywords=l%C3%A9a+silhol (brrr, le mal)

Et pour suivre sur les vilains rézosocios, c’est par là :

https://www.facebook.com/lsilhol/

https://adrenadream.wordpress.com/

Warning, ne vous attendez pas à une prêtresse éthérée, l’autrice est une grande gueule, et aussi indissociable de son œuvre que la forme l’est du fond. Irréductible militante, on l’aura vue s’engager et prendre position pour diverses causes animales et écologiques (mention spéciale à ce merveilleux projet qu’était As-Coron), monter au créneau contre le projet ReLire, pour ne citer que quelques « méfaits » ; il y a des gens que ça rebute, pour ma part je trouve ça logique et admirable. Disons que vous êtes prévenus, voilà.

Au final, la seule chose que je regrette, c’est de n’avoir pas entendu d’elle plus de musique, outre celle des mots.

Tl;dr : Léa Silhol est extraordinaire. Lisez Léa Silhol.

NekoONE

5 réflexions sur “Léa Silhol – Readible Gold

  1. Hi, fellow fan here (waves hand) 🙂
    Ravie de te lire / découvrir via ce post, et tes récentes chroniques. Il y a pas mal de choses là qui m’ont tiré de sacrés sourires (j’avais d’abord écrit ‘de sacrés souvenirs’, et c’est un lapsus flagrant, tant la rencontre avec Musiques de la Frontière a certainement sauvé la vie de celle que j’étais « à dix-huit ou vingt ans », et qui ne s’était jamais entendu dire jusque là l’essentiel ‘Be yourself’. Il aura fallu la superbe révolte de Need dans Runaway Train, son amour et son regard sur ce petit frère différent que rejetaient ses parents, pour que je comprenne que j’avais *le (f*cking) droit* de ‘parler comme dans les livres’, ou d’être silencieuse et pensive en société, et que passer des heures en contemplation de l’océan n’avait pas à vous valoir un trip chez le psy).

    J’aime beaucoup ton image du tamis. (Elle m’a rappelée out of the blue une citation de Tanith Lee, artiste chère à Léa Silhol, qui m’avait énormément touchée : «  »Perhaps, thought Jandur then, the gods also are glass-makers. The earth is their kiln and we, mortals of silicious sand, suffer, turn and burn in this sunfire, and likewise the flames of pain and sorrow, in order to become creatures as pure and beautiful as glass. ») Les dieux… et ici, les artistes, artisans verriers, passant les âmes par la fournaise ?…

    Ah, et je souhaite du fond du cœur aux lecteurs de ton blog de n’avoir pas besoin de ton warning. (Perso, c’est l’avertissement inverse qu’il me faut : ‘attention, tel artiste est dissociable / en dissonance avec / son œuvre, haut risque de désenchantement’ !)

    Aimé par 2 personnes

    1. Mille mercis pour ton retour ! (Et en bon curieux j’ai été fureter du côté de chez toi, le ravissement est dans les deux sens) J’ai l’impression que Silhol parle beaucoup aux soit-disant weirdos, hm ?

      Et Tanith Lee ! Merde alors, je ne me souvenais pas de ce passage, et pourtant le Dit a été une immense claque quand je l’ai découvert. Plus qu’à le relire, donc :p (c’est un prétexte ? C’est un prétexte)

      N’hésite pas à repasser, vais tenter de faire des chroniques de cet ordre un peu plus souvent (à croire qu’on y prend goût). J’espère que tu aimes le thé et les friandises au sucre.

      Aimé par 1 personne

      1. Pour le passage de Tanith Lee… Sans vouloir te retirer une occasion de te revenir au Dit de la Terre plate :D, pas de coulpe à battre, il s’agit là d’une nouvelle publiée isolément, en 2009, dans une série d’anthos que j’aimais beaucoup (‘The Pain of Glass’, in Clockwork Phoenix 2), et, à ma connaissance, jamais replubliée depuis.

        Je repasserai ici, pas de doute. Pour l’hospitalité, et la plume, & nos goûts artistiques communs (à défaut des goûts culinaires) 🙂

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      2. Ah… Ceci explique cela, du coup. Flûte pour la non-réédition. ):
        Anyway, sois la bienvenue, cette « connexion » de fan à fan me fait vraiment plaisir. (Et pour le sucre, c’est pas grave, ça en fera plus pour moi, voilà ! :D)

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